dimanche 27 février 2011

Soyez avertis, à la Noce du Théâtre Prospero, TOUT EST PERMIS !


Un texte de l’auteur allemand Bertolt Brecht, une mise en scène de Gregory Hlady, une joyeuse bande de fous qui jouent les acteurs, une Noce où tout finit par éclater : le rire, les secrets, les pulsions et les meubles. Une proposition originale, une scénographie admirable. Cette soirée au Théâtre Prospero en est une dont je vais assurément me rappeler. 

Avant même que les invités ne prennent place autour du festin, la délicieuse Diane Ouimet (la mère) nous accueille en se présentant à nous, en échangeant quelques paroles allemandes, en nous aidant à trouver un siège et en diffusant une énergie enveloppante qui augure bien pour le reste de la soirée. À 20 heures tapant, l’allemand prend la porte et les invités prennent leurs places. Le Prospero, fabuleux petit théâtre sur la rue Ontario, peut alors être témoin de la fameuse Noce de Bertolt Brecht.

La Noce est une fascinante courtepointe cousue autour de petits moments qui partent dans tous les sens, mais qui ne perdent jamais de vue ce qu’ils ont en commun : la maîtrise des faux-semblants. On regarde huit convives en train de manger, de boire, de fumer et de danser, en plus d’admirer la facilité avec laquelle tout le monde réussit à se construire une façade. Heureusement pour nous, le plancher craque rapidement. Les pulsions prennent le dessus. Les mensonges ne tiennent plus la route. L’exaspération essaie de s’affirmer. L’impatience prend toute la place. Le non-dit écrase tout sur son passage. Le premier embrasse la deuxième, la deuxième choisit de danser avec un autre, cet autre se permet de baiser et de choquer tout ce qui bouge, tout ce qui bouge s’engueule avec son mari, son mari… Vous voyez le genre ?

Pendant la majeure partie du spectacle, on envie franchement les huit invités de la soirée. Aucune censure, aucun filtre à pulsion, aucune peur du ridicule. On fonce dans le tas, et on s’amuse. Même si les mensonges sont trahis, que la moitié des convives sont blessés à un moment ou à un autre, et qu’on en vient à comprendre la raison d’être de la rectitude politique (pour le meilleur et pour le pire), l’ensemble de l’œuvre a l’air furieusement agréable à jouer. À quelques détails près, tous les acteurs sont merveilleux, drôles, crédibles, débordants d’énergie et sincèrement divertissants à voir aller.

Même son de cloche du côté de la mise en scène. Nos yeux ont quelque chose à voir dans tous les coins, il y a toujours quelqu’un qui bouge, qui monte sur une table, qui brise une chaise, qui baise au deuxième étage, qui resserre à boire, qui invite à danser, et qui garde notre œil allumé jusqu’à la fin. Pendant ces quelques instants où mari et femme courent dans un escalier et que madame finit par sauter dans les bras de monsieur, tout est tellement bien chorégraphié et intégré par les acteurs que rien ne nous apparaît trop placé.

Si ce n’était de cette impression que la pièce de théâtre dure 30 minutes de trop, en nous infligeant le même sentiment que les mariés ressentent à l’idée que leurs invités se décident enfin à partir, tout de La Noce est une merveilleuse réussite.

Samuel Larochelle, dit le Sage Gamin

vendredi 25 février 2011

SONGS : petit OVNI artistique qui doit sûrement faire peur au grand public


Présenté dans le cadre du Festival Montréal Nouvelle Musique, le spectacle SONGS m’est apparu comme un véritable OVNI artistique. Assis dans la première rangée de l’Agora de la danse, j’ai dû fait appel à toute mon ouverture d’esprit afin de goûter à cette œuvre qui a pour but de « marier » le chant, la danse et la musique.

D’un côté, Nadine Gabard, la chanteuse lyrique. De l’autre, Patricia Borges Henriques, la danseuse. Entre les deux, Mieko Miyazaki, la musicienne spécialisée en koto, un instrument de musique à cordes pincées utilisé en musique japonaise traditionnel. Au-dessus de ces trois femmes, Stéphane Guignard, un metteur en scène amoureux de la création qui s’active à faire se rencontrer la voix, le mouvement et les notes de musique sur une seule et même portée. Pendant à peine plus d’une heure, ce mélange artistique vibre aux rythmes de la musique lyrique, japonaise, électronique, classique, et bien d’autres encore.

Au début de SONGS, j’ai eu l’impression d’être en plein capharnaüm. Un peu comme si j’avais été invité à un spectacle de tests de sons, de tentatives de mouvements, et que rien de tout cela n’allait ensemble. Puis, quelques surprises sont survenues. L’une d’elle, la plus belle à mes yeux, se trouve du côté de Mieko et de son koto, un instrument que je découvrais pour la première fois. D’abord concentrée par sa musique, et nous donnant l’impression d’être une musicienne tout ce qu’il y a de plus austère, Mieko s’enflamme soudain à travers les mouvements de la musique et décide de pousser la note, quitte à nous donner l’impression qu’elle aurait pu offrir le spectacle à elle seule, tant elle semble maîtriser les trois arts presque parfaitement.

En plus de cette jolie découverte, plusieurs moments forts peuplent l’Objet Vibrant Non-Identifié qu’est le spectacle SONGS. Après une vingtaine de minutes, Patricia la danseuse s’enflamme au son d’une musique électro en nous offrant les premiers bons moments du spectacle. Un peu plus tard, elle danse tel un androïde dont la tête est sur le point d’exploser au rythme du koto. Par la suite, l’Ave Maria de Schubert résonne comme une merveille sous les mains de Mieko, après qu’elle nous ait fait endurer un « bing bing » agaçant pendant deux minutes, nous laissant ainsi apprécier avec encore plus de plaisir ce nouvel air plus doux. Vers la toute fin du spectacle, SONGS nous offre l'image de Nadine la chanteuse qui s’allume une cigarette, après avoir testé tous les effets que le rire pouvait avoir sur sa voix et sur son visage. Vous dire l’effet d’horreur qu’a provoqué la fumée de cigarette dans la bouche d’une chanteuse lyrique… 
 
À mes yeux, SONGS n’est vraiment pas fait pour tout le monde. Il faut s’y présenter avec une envie de nouveauté, une capacité à être décontenancé, et assumer qu’on aura droit à quelques puissantes découvertes qui occupent seulement 20 minutes d’un spectacle rempli de temps morts et de transitions malheureuses qui en dure près de 50 autres.

Samuel Larochelle, dit le Sage Gamin.
 
Archives Théâtre : BLUE VALENTINE : la petitesse des grandes déchirures   

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mercredi 23 février 2011

Et si je vous révélais l’envers du décor de l’Opéra de Montréal ?

TOSCA - OPÉRA DE MONTRÉAL - Février 2010

Malgré ma passion dévorante pour le chant et les spectacles à grand déploiement, je n’avais jamais assisté à un spectacle d’opéra avant celui de Werther en janvier dernier. J’avais pourtant deux productions de l’Opéra de Montréal à mon actif…

« Bonjour, ici l’Atelier de costume de l’Opéra de Montréal. On vous appelle pour lotre essayage. » Cette phrase laissée sur la boîte vocale de mon cellulaire il y a plus d’un an est venue confirmer le début d’un conte de fées. Quelques jours plus tôt, j’avais été choisi pour être figurant dans l’opéra TOSCA, présenté sur la scène de Wilfrid-Pelletier en février 2010.

Moi en soldat noir et ténébreux ?
Le costume de cet opéra était fabuleux. Avouez qu’en regardant la petite photo dans le coin supérieur droit de mon blogue, vous devez faire travailler votre imagination pas mal fort pour imaginer une telle transition. Afin de réussir pareil défi, quelques éléments ont été nécessaires : des bottes de cuir, une chemise d’époque et un veston redingote, des pantalons très, très moulants (le genre qui vous font remercier le ciel d’avoir les jambes plus musclées que tout le haut du corps), et un fusil, la quintessence de l’accessoire du mâle figurant.

TOSCA - OPÉRA DE MONTRÉAL - Février 2010

Après une trentaine d’heures de répétitions dans un grand local en compagnie d’un chœur lyrique et de quelques grands chanteurs internationaux engagés par l’Opéra de Montréal, nous faisons nos premiers pas sur la scène de la mythique Wilfrid-Pelletier. C’est à couper le souffle. La salle est immense. Le poids de son histoire est palpable. Près de 3300 personnes se trouveront devant nous dans quelques jours. D’ici là, beaucoup de travail reste à faire. Des déplacements à préciser, une mise en scène à intégrer et des costumes à tester. Tout cela sous la direction de Michael Cavanagh, un metteur en scène qui est à des lieux des clichés associés à son poste. Original, précis, visionnaire, à l’écoute des grands chanteurs autant que des « simples » figurants. Puisque le groupe de six soldats dont je fais partie doit sans cesse prendre part à l’action en imposant le respect et la « terreur » chez les autres figurants, sa direction d’acteur est plus que nécessaire. 

Soir de première : que le spectacle commence !
Le rideau se lève. Tout le gratin montréalais est là. Le critique de La Presse, Claude Gingras, réputé pour être dévastateur. Plusieurs autres médias. Des politiciens. De riches gens d’affaires. Des amoureux de la musique.
TOSCA - OPÉRA DE MONTRÉAL - Février 2010
 
L’interprète du « dangereux » Scarpia, Greer Grimsley en impose, tant par sa stature que par sa voix d’une gravité sans nom. Le mot « puissance » vient de trouver une nouvelle définition. Certains passages dramatiques mêlant sa voix aux notes de l’orchestre sont particulièrement troublants. Ses vibrations résonnent jusque dans nos tripes. Je suis ému. J’ai de la difficulté à me contenir. Je suis sur le bord de la scène et des milliers de personnes me regardent. Je dois rester de glace. Fier et fort comme mon personnage. J’ai l’impression de participer à quelque chose de grandiose. D’historique.

Faire un opéra, ça ne change pas le monde, sauf que…
Je m’amuse à fredonner quelques chansons dites populaires sur la scène avant les spectacles. Je côtoie de grands virtuoses de l’art lyrique depuis des jours. Les vedettes locales et internationales de l’opéra sont presque toutes chaleureuses et très gentilles. J’ai une loge avec des ampoules de lumière autour des miroirs, et un employé s’occupe de nettoyer mon costume le soir venu. À force de fréquenter Wilfrid-Pelletier, je m’étends en coulisse entre chacune de mes présences sur scène comme si la salle était devenue ma deuxième maison. Au début du troisième acte, je profite de ma position  (je suis perché sur un rempart d'environ quatre mètres de haut) pour observer la salle, du parterre jusqu’au troisième balcon. Vision sublime.

TOSCA - OPÉRA DE MONTRÉAL - Février 2010

Le rideau tombe. La foule applaudit à tout rompre. Les « brrravos » fusent de partout, comme dans les films. Nous faisons le salut plusieurs fois. Le rideau se ferme pour de bon. On court en coulisse pour enlever les millimètres de maquillage qu’on a sur le visage et on se rhabille en quittant la salle 10 minutes plus tard, conscients que nous allons croiser dans le métro des centaines de spectateurs qui pourront nous reconnaître grâce à nos cheveux teints en noir (sauf une exception pour le roux,  un certain soir où le noir était en panne sèche !).

Le lendemain, le compte Facebook de l’Opéra de Montréal publie quelques critiques de spectacles, dont celle de Claude Gingras qui s’attarde au travail des figurants. Étrange sensation que de lire quelques lignes sur soi dans La Presse.

À la fin des six représentations, le corps fatigué de la tension constante qu'imposait mon "personnage", fier d’avoir entendu une amie me dire qu’elle a eu besoin de 45 minutes avant de me reconnaitre tant mon attitude et ma démarche étaient différentes de la normale, je plis bagages avec le sentiment du devoir accompli.

CENDRILLON - OPÉRA DE MONTRÉAL - Juin 2010

Un deuxième opéra presque entièrement québécois : Cendrillon
Un deuxième appel de l’Opéra de Montréal, une distribution presque toute québécoise, un metteur en scène français, Renaud Doucet, qui choisit de transposer le conte de Cendrillon dans  une version éclatée des années 50. On me demande cette fois de jouer un des six Monsieurs Propres, ou si vous préférez, le Monsieur Net des publicités de détergent, « fantasme » par excellence de toute femme au foyer de l’époque.

Du linge moulant, toujours plus de linge moulant
Encore une fois, un pantalon blanc serré ; un Léotard moulant qui me fait regretter de n’être musclé que des jambes (calamité), rien dans les pieds (une première dans l’histoire de l’Opéra de Montréal, paraît-il) ; un faux crâne et d’énormes faux sourcils blancs. Un charme de 20 minutes de maquillage avant chaque représentation. Je jubile. J’ai l’impression d’avoir les deux pieds dans le monde artistique. À ma façon.

CENDRILLON - OPÉRA DE MONTRÉAL - Juin 2010

Les décors sont magnifiquement originaux, la mise en scène est joyeusement différente, les chanteurs québécois sont attachants, drôles et talentueux, je gambade la moitié du temps sur scène, on me demande d’aller offrir du pop corn aux spectateurs pendant une projection style ciné-parc, l’hilarante Noëlla Huet (qui joue la méchante Belle-Mère) me pogne une fesse de temps à autre en coulisse, et je termine avec la merveilleuse fée clochette, Marianne Lambert, sur les épaules à tous les soirs.

Avouez que l’idée de travailler 8 heures par jour et de souper en vitesse avant d’aller passer trois ou quatre heures à l’opéra, cinq ou six fois en deux semaines, devant près de 15 000 personnes, il y a pire dans la vie.

Je recommencerais n’importe quand.

Samuel Larochelle, dit le Sage Gamin  

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dimanche 20 février 2011

Dossier Oscars : BIUTIFUL fait-il réellement le poids face à INCENDIES ?


À moins d’une semaine de la cérémonie des Oscars, où Incendies et Denis Villeneuve pourraient permettre au Québec de remporter l’Oscar du meilleur film étranger pour la deuxième fois, il m’apparaissait nécessaire d’aller voir le film que l’on présente comme son plus féroce concurrent : Biutiful. À la lumière de ce que j’ai ressenti en visionnant cette oeuvre littéralement portée par l’acteur Javier Bardem, Biutiful est un très bon film avec une performance d’acteur grandiose, alors qu’Incendies est tout simplement un grand film. Avantage : Incendies.

Disons-le d’entrée de jeu, Alejandro González Iñárritu est un réalisateur mexicain bourré de talent. Principal responsable des œuvres phares que sont 21 Grams, Amores Perros et Babel, produites avec l’aide du scénariste Guillermo Arriaga, Iñárritu nous livre cette fois un film qu’il a écrit lui-même, avec la collaboration de deux autres scénaristes. Biutiful est un film qui a le mérite de capter notre attention pendant 150 minutes, mais c’est surtout un film qui n’aurait probablement pas obtenu autant d’échos s’il n’avait pas eu Javier Bardem comme acteur principal.

Collin Firth a un adversaire de taille 
En plus d’être un adversaire imposant pour Incendies, la principale chance de Biutiful aux Oscars est de voir Bardem remporter le prix du Meilleur acteur. Même si Collin Firth est annoncé comme le grand favori dans cette catégorie, la performance de Javier Bardem est assurément difficile à oublier.

En interprétant le roi bègue George V, Collin Firth a déconstruit son langage, sa voix, son accent, ainsi que les nombreux réflexes physiques associés à son élocution (mouvement du diaphragme, du pharynx, de la langue, des lèvres, des cordes vocales, etc.). Il est à la fois soumis, blessé, démoli et découragé, et il se révèle également fier, fort, puissant et inspirant. J’ai été complètement sonné par sa performance. Pourtant, il y a Javier…

En tenant le rôle d’un père de famille à la tête d’une entreprise d’immigration et de contrebandes, à qui l’on donne un diagnostic de cancer incurable, Javier Bardem fait le film à lui tout seul. Sans sa présence, son énergie, son regard, sa voix et son charisme, Biutiful aurait pu devenir le premier film « simplement bon » d’Alejandro González Iñárritu. Combien d’acteurs savent être à la fois un leader charismatique, un papa poule, un amoureux intense, un homme fort, viril et sensible, sans jamais nous donner l’impression qu’il y a incohérence ou caricature ? Tout de Javier Bardem exprime la dérive de son personnage. Son jeu est criant de vérité.

Pourquoi Biutiful n’est-il pas un chef-d’œuvre comme les autres films d’Iñárritu ?
Biutiful n'est pas un chef-d'œuvre parce que son scénario est carrément moins bien ficelé que ceux imaginés par son « ancien » collaborateur Guillermo Arriaga. Même si Biutiful est un film lent qui réussit à nous captiver jusqu’à la fin, jamais on n’a l’impression d’être transporté, troublé ou choqué comme on a eu l’habitude de l’être avec 21 Grams, Amores Perros et Babel. La plus grande faiblesse de Biutiful est d’ailleurs une des plus grandes forces d'Incendies : la quête principale des personnages. En étant presque strictement basée sur les dernières péripéties du mourant, la courbe dramatique du film mexicain n’arrive tout simplement pas à la cheville du film québécois.

Légère déception également du côté de la bande originale de Gustavo Santaolalla. En aucun temps la musique de Biutiful ne fait vibrer en nous les émotions qu’ont suscitées les trames sonores subtiles et poignantes de Babel et de Brokeback Mountain, donc Santaolalla était également le compositeur.

Biutiful demeure un bon film. La distribution est magnifique. Les deux acteurs qui personnifient les enfants du personnage principal sont d’une candeur et d’une vérité incomparables. Barcelone est montrée sous un jour nouveau : sombre et fascinant. Javier Bardem nous transporte avec son intensité. Pourtant, il manque plusieurs éléments à Biutiful pour arriver à nous troubler le cœur comme Incendies l’a fait plus tôt cet automne. 

***Allez voir Biutiful en version originale espagnole, sous-titrée en français. C'est facile à suivre, et vous y gagnerez au change.


Je souhaite donc un Oscar à…
Meilleur film étranger : Incendies
Meilleur acteur : Javier Bardem (Biutiful)
Meilleure actrice : Nathalie Portman (Black Swan)
Meilleur réalisateur : David Fincher (The Social Network)
Meilleur acteur de soutien : Christian Bale (The Fighter)
Meilleure actrice de soutien : Hailee Steinfield (True Grit)
Meilleur film d’animation : Toy Story 3
Meilleur film : The King’s Speech

Avez-vous remarqué à quel point mes choix donnent une part du gâteau à presque tout le monde ?

Samuel Larochelle, dit le Sage Gamin 

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samedi 19 février 2011

ELLING : Quand Télé-Pirate et Vrak-tv font du théâtre chez Jean Duceppe


Depuis mercredi dernier, le Théâtre Jean Duceppe accueille deux vedettes québécoises, Stéphane Bellavance et Guy Jodoin, qui ont le mandat de s’épivarder avec les mots de la pièce Elling. En plus de constater la volonté évidente du théâtre de rajeunir son public en engageant deux des vedettes préférées chez les jeunes, il faut avouer que sans la présence de ces deux acteurs, Elling aurait peine à mériter le titre de pièce de théâtre qui se respecte.

La prémisse de l'histoire est très simple : deux ex-pensionnaires d’un asile psychiatrique essaient de vivre en appartement en apprivoisant plusieurs concepts qui peuvent nous sembler banals : répondre au téléphone, faire les courses, socialiser avec les voisins, etc. Jusque-là, on est en droit de s'attendre à quelque chose de simple, de drôle et de léger.

Pourtant, seules cinq minutes sont nécessaires pour réaliser que quelque chose ne tourne pas rond. Les décors sont ordinaires, convenus, et peu imaginatifs. Les jeux de lumière, quasi inexistants, et peu pertinents. L’ensemble de la scénographie manque cruellement de vision. Il n’y a rien de beau à voir ou à imaginer dans cette mise en scène signée Monique Duceppe. Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est un choix visant à laisser toute la place à la force du texte. Une pièce comme Projet Andromaque peut être décrite ainsi. Pas un truc commercial comme Elling.

Malgré ces nombreuses faiblesses, on essaie de donner une chance à Elling en admettant que les blagues bien pensées et bien placées sont très nombreuses.

Des acteurs du Canal Famille et de Vrak.tv au théâtre, ça donne quoi ?

Étant donné que Stéphane Bellavance est associé aux émissions jeunesse comme Réal-tv et Méchant Changement depuis environ 10 ans, j’étais curieux de constater la qualité de son jeu sur les planches. Force est d’admettre que l’acteur est la plus belle découverte de la soirée. Drôle, attendrissant, énergique, cohérent dans la folie de son personnage du début à la fin, Bellavance agit comme une bouffée d’air frais 90% du temps. C’est d’ailleurs grâce à lui qu’on arrive à garder « l’intérêt » pour le propos.

En contrepartie, Guy Jodoin n’arrive pas à s’en tirer avec autant d’aisance. Malgré l’énorme, que dis-je, le gargantuesque soulagement de le voir plonger dans la pitrerie avec 100 fois plus de retenue que dans Le Bourgeois Gentilhomme, présenté la saison dernière au TNM, Guy Jodoin nous donne l’impression d’être allé fouiller dans ses vieux personnages de Télé-Pirate et de Dans une galaxie près de chez vous pour nous faire rire. Bien entendu, l'acteur possède un talent indéniable pour jouer avec les multiples intonations de sa voix afin de nous décrocher un sourire toutes les 10 secondes. Par contre, les divers tons qu’il choisit d’emprunter dénaturent son personnage, et l’inconstance de son niveau de langage ne démontre rien d’autre que la faiblesse de la direction d’acteurs.

Et puis, il y a les autres… Mireille Deyglun, Donald Pilon et Gabriel Sabourin qui entrent sur scène détachés, nullement habités par leurs personnages, qui lancent quelques répliques avec un sens du timing approximatif, et qui s’en vont. Voilà une belle image de ce qui est offert aux spectateurs. Zéro implication, zéro évolution, et zéro impression d’avoir été ébranlé, intelligemment diverti, ou convaincu que les artisans ont tenté le pari de l’originalité. On rit plus souvent qu'à notre tour, mais les incohérences et les longueurs de la pièce font que les spectateurs quittent le théâtre avec presque rien...

Comme le dit si bien le texte d’Elling : « Plus c’est mauvais, plus ils applaudissent... »

Samuel Larochelle, dit le Sage Gamin


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mercredi 16 février 2011

17 façons de trouver la femme, dont 9 que je ne veux jamais oublier

Comment faire pour exprimer mes humeurs et mes opinions à propos d’un recueil de nouvelles qui contient quelques parcelles d’imaginaires de certains auteurs que je connais personnellement ? Les connaître fait-il de moi un « critique » partial, complaisant et moins sévère ? Les mots de ces amoureux de la Femme ont-ils réellement ce qu’il faut pour toucher mon cœur d’Homme ?

Pour avoir commenté le travail (écrit et autre) de plusieurs auteurs de Cherchez la femme par le passé, je peux d'ores et déjà affirmer que ma « relation » avec eux ne me rend que plus difficile à toucher. La raison est bien simple : étant donné que je les aime en tant qu’humains, j’ai une peur maladive de ne pas les aimer en tant qu’artistes. Chaque ligne est pour moi une nouvelle opportunité d’être déçu. Jeu risqué s’il en est un… Dans le cas qui nous occupe, le risque de coups et blessures a été réparti parmi 17 auteurs québécois.

En lisant le recueil, j’ai eu droit à une multitude d’impressions qui partaient dans tous les sens : plusieurs textes marquants, de belles surprises, un peu d’inégalité, aucune réelle déception, la découverte de certains auteurs, et l’envie puissante de lire tout ce qu’ont déjà écrit certains autres. Les principaux responsables de mon plaisir des derniers jours sont les suivants :

India Desjardins
Je l’avoue, je suis un fan des premières heures d’India Desjardins. Déjà presque 10 ans à lire tout ce qu’elle fait, depuis les chroniques pour ados qu’elle publiait dans un certain journal en lock-out. Cette fois-ci, la belle India s’est mise en tête d’inventer à quoi ressemblerait le monde « si Dieu avait dit à Ève d’apprendre à être bien toute seule ». Le texte déborde de références et d’expressions modernes à la sauce « débuts des temps pré-civilisation »,  Ève est une femme forte, indépendante, qui se prend en mains, et qui n’hésite pas à s’adresser à Dieu en lui lançant un truc du genre : « Fuck you avec ton pardon, gros débile névrosé », quand celui-ci tente de lui vendre sa salade. C’est original, souriant, léger et pétillant.

Matthieu Simard 
C'était la première fois que je tombais sur cet auteur, et selon ce que je viens d’en lire, ce ne sera pas la dernière. Son personnage est en "amour" avec une blonde qui le domine, qui fait tout pour le changer, et qui ne le laisse tout simplement pas être un gars. Les choses se bousculent. Le lecteur est amené dans une direction rarement empruntée. Au final, est-ce que ça se pourrait que ce soit juste un peu plate d’être un gars ? Voici une des nombreuses questions que se pose l’auteur à l’aide d’une écriture rythmée et très imagée.

Rafaële Germain
Eh oui, je suis de ceux qui sont tombés en amour avec la « chick lit » grâce à la publication de Soutien-Gorge Rose et Veston Noir, le premier succès de Rafaële Germain, publié il y a de cela quelques années. Je suis même de ceux – un peu moins nombreux – qui n’ont pas eu l’impression qu’elle nous avait servi la même recette à succès en ne changeant que les noms des personnages dans Gin Tonic et Concombres. Toujours est-il que dans cette nouvelle, Rafaële nous donne l’impression d'avoir offert une tribune à une héroïne de ses romans précédents, quelques temps après l'avoir envoyée en thérapie. Elle nous sert ici une analyse des jeunes femmes qui prétendent ce qu'elles ne sont pas, des « qu'en-dira-t-on », du « que puis-je projeter aujourd’hui », en passant par « aux côtés de qui mon aura a-t-elle tout intérêt à briller ». Le tout livré à la façon « je suis déjà passé par là, fille ». C’est ô combien lucide, un peu triste, mais si bien écrit.

Guy A. Lepage
Connaissez-vous les règles du poker ? Êtes-vous confus quand vient le temps de comprendre les lois non écrites de la vie de couple ? Et si tout cela était du pareil au même ? Et si l’amour et l’aspect relationnel de notre quotidien se résumaient à une main gagnante, un talent pour le bluff, un sens de l’observation inégalé, et la détermination de finir avec le gros lot ? Voilà un peu le genre de questions que provoque la lecture de Guy A. Lepage. Monsieur l’humoriste-animateur-acteur se révèle un écrivain talentueux, jamais ennuyant, et particulièrement doué pour la maîtrise des petits détails évocateurs. En finissant sa nouvelle, on a envie de lui dire : « à quand un projet de livre ? ». Et pourquoi pas : « à quand un one-man-show ? ».

Claudia Larochelle
« Une journaliste qui œuvre dans le milieu artistique depuis des années et qui a déjà publié dans une quinzaine de recueils. » En apprenant ce détail, une question est venue me brûler les lèvres : « pourquoi ne l’ai-je pas découverte avant ? ». Bien franchement, je n’ai pas du tout envie de résumer la nouvelle de Claudia. Je n’oserais jamais mettre mes mots sur les siens. Parce que les siens sont trop beaux. Parce que son texte est vrai, tendre et émouvant. Parce qu’on y côtoie la candeur, l’horreur et la tristesse. Parce que les images de sa nouvelle me tiennent encore par la main, quelques jours après sa lecture. Parce qu’on en veut davantage : une pièce de théâtre, un roman, n’importe quoi.

Caroline Allard
Voilà que la Mère Indigne rapplique en nous parlant des effets pervers insoupçonnés du gym, de la triste obligation d’y tester notre tolérance à la sociabilité, en nous présentant la pire propriétaire de gym de l’univers et toutes ces petites choses qui côtoient les tapis roulants et les serviettes pleines de transpiration. Ça fait des années que je le dis et le redis, elle l’a l’affaire pour raconter une histoire cette Caroline.

Alex Perron
En plus d’éviter d’aller là où trop de gens l’attendaient dans le détour (une histoire avec un gai), Alex Perron a le mérite de parler de la femme sans donner l’impression qu’il raconte sa vie et sans nous offrir le résultat d’un retour sur soi ou d’une « simple » histoire de mère, d’amie, d'amoureuse ou d’amante. Alex a plutôt opté pour l’originalité en nous proposant une manière révolutionnaire pour se débarrasser de son mari facilement. Un style très personnel, des images évocatrices, de l’humour qui fonctionne, du rythme, une prémisse originale. Voilà de bien bonnes raisons pour remettre ça bientôt.

PODZ
C’est triste, c’est gris, c’est beau. C’est la preuve vivante que PODZ est un artiste au sens large du terme, et que malgré la maîtrise évidente de son métier de réalisateur, l’homme est capable de création et de beauté de bien des façons.

Nadine Bismuth
Est-ce parce que Nadine Bismuth a déjà publié deux recueils de nouvelles en entier (Les gens fidèles ne font pas les nouvelles, Êtes-vous mariée à un psychopathe ?) que son écriture semble la plus mature de toutes ? Que son histoire nous semble si bien installée qu’on la dirait prête à terminer un roman dans les semaines qui viennent ? Sans être la plus originale, autant sur le fond que sur la forme, Bismuth fait tout de même la démonstration évidente qu’elle possède un talent indéniable pour raconter une histoire. Chapeau.

Merci India, d’avoir écouté la femme en toi.

Samuel Larochelle, dit le Sage Gamin

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dimanche 13 février 2011

Karine Vanasse essaie de sauver la pièce InExTREMIS d’un échec lamentable


Par où commencer pour vous exprimer à quel point la dernière pièce à l’affiche au Théâtre du Rideau-Vert, InExtremis, est une œuvre qui mérite d’être vue pour savoir exactement quoi ne pas reproduire à l’avenir ? Si ce n’était pas de certains passages chorégraphiques réussis et de l’actrice principale, Karine Vanasse, je hurlerais à l’échec.

Débutons avec les aspects agréables de ma soirée au coin des rues St-Denis et St-Joseph. Il ne faut pas se le cacher, la belle Karine Vanasse était attendue avec une brique et un fanal par les gens de l’industrie. Malgré des succès populaires et d’estime au cinéma et à la télévision, certains doutaient de ses capacités à jouer sur scène, elle qui n’avait jamais suivi de formation théâtrale. D’autres doutaient également de son talent pour se glisser dans la peau d’une jeune femme victime d’une tentative de viol, qui finit par se défendre en séquestrant et en torturant son presque-violeur. Elle est trop belle, trop fine, trop parfaite, disaient-ils, pour s’attaquer à un rôle pareil. Pour avoir rencontré Karine Vanasse en entrevue il y a trois ans, l’actrice dégageait effectivement un contrôle de soi et une intelligence fascinante à voir aller. Pouvait-elle nous faire croire au côté sale et presque cruel de sa Marjolaine tortionnaire ?

La réponse est oui, tout à fait. Jamais Karine Vanasse ne nous donne l’impression de ne pas maîtriser les codes du théâtre. Elle nous envoie plutôt un sac de crédibilité en pleine gueule du début à la fin. On la sent à l’affut, vengeresse, ô combien déterminée à se faire justice, voire dangereuse. Même son langage de jeune femme bien élevée prend le bord pour laisser place à celui un peu plus châtié de son personnage.

Vanasse coule avec un homme de talent
La belle Karine Vanasse est accompagnée dans ce navire qui fait naufrage par le metteur en scène Jean-Guy Legault, qui ne réussit jamais à donner un sentiment de cohérence et de direction à un texte qui en aurait bien besoin. Pour un homme qui avait si admirablement dirigé une pièce comme Rhinocéros, au TNM il y a trois ans, il s’agit d’une grande déception.

Comme si cela n’était pas assez, deux des trois autres acteurs d’InExtremis sont d’un ridicule consommé. Jamais, ô grand jamais, Sébastien Gauthier n’arrive à nous faire croire à son violeur. S’il n’avait pas su profiter des chorégraphies d’agression et de batailles très habilement orchestrées par les concepteurs pour accrocher notre attention dans les 15 premières minutes en nous donnant l’impression qu’on va assister à une œuvre intéressante, Gauthier aurait été vide de crédibilité toute la pièce durant. Rien de son corps, de sa voix ou de son aura ne réussit à nous convaincre. On comprend que son personnage est supposé être dangereux, vicieux, manipulateur et dégoûtant, mais on n’y croit tout simplement pas. Pire, quand le personnage de Karine Vanasse l’attache pour mieux le torturer, Sébastien Gauthier ne cesse de gémir comme une vache espagnole à qui on n’a pas appris à avoir mal. C’est dérangeant, aucunement crédible, et on a juste envie de crier aux trois filles sur scène de l’achever.

Julie Perreault joue malheureusement dans un 2e échec de suite au théâtre
En plus de Karine Vanasse qui tente de sauver la mise, le trio des amies de fille est également composé de Julie Perreault, qui réussit relativement bien à nous faire oublier l’échec de La petite marche en haut de l’escalier, présentée au TNM, en nous prouvant à quel point une bonne actrice peut amoindrir l’impact d’un très, très mauvais texte.  La distribution de la pièce est complété par Geneviève Bélisle, qui défend un personnage de blonde sans cervelle en jouant faux 75% du temps.

Le texte est une insulte à notre intelligence
Si ce n’était pas de la présence de Vanasse et de Perreault, les spectateurs n’auraient rien d’autre à se mettre sous la dent qu’un texte pitoyable. Malgré des thèmes comme la manipulation, la torture et les relations hommes-femmes qui auraient pu être fascinants à exploiter, l’auteur Mastrosimone a préféré se perdre dans les conflits idiots de trois amies de fille aux personnalités caricaturales, nous servir des dialogues d'une employée de Ressources Humaines qui sonnent comme « j’entends ce que tu me dis » et « analysons les faits en pesant les pour et les contre », et plusieurs autres idioties du genre. L’auteur ose même terminer sa pièce avec un semblant de compréhension mutuelle entre l’agresseur et la victime-bourreau, sur fond de beding-beding de guitare folk expressément choisie pour faire gnangnan.

Ce n’est pas seulement la critique qui le dit
Puisque j’allais dans la « rassembleuse » institution du Rideau-Vert, j’avais choisi d’inviter un ami néophyte en théâtre pour lui permettre d’apprivoiser cet art de la scène lentement mais sûrement. Cinq minutes avant le début du spectacle, ce dernier affirmait avec un enthousiasme débordant qu’il était certain d’aimer la pièce et que ses attentes étaient grandes. Quelque 95 minutes plus tard, légèrement intimidé de m’entendre débiter tout ce que je n’avais pas apprécié, il m’a tout de même sorti un truc du genre : « je ne peux pas critiquer à ta façon, mais je peux quand même dire que l’histoire m’a fait décrocher. À un moment donné, c’était devenu n’importe quoi ». Preuve comme quoi il ne suffit pas de voir beaucoup de pièces de théâtre pour être sévère avec les œuvres dites « populaires ». Même les débutants amoureux de culture populaire n’embarquent pas. 

Je ne veux surtout pas généraliser en condamnant le Théâtre du Rideau-Vert. C’est tout de même entre ses murs qu’ont été joués de belles réussites telles que Marie Stuart, Treize à Table, ainsi que les reprises de La Société des Loisirs et du Pillowman. Néanmoins, jamais je n’avais quitté un théâtre en étant à ce point excédé…

Samuel Larochelle, dit le Sage Gamin

Théâtre :
TOM À LA FERME : le mensonge gai se conjugue à tous les temps et à toutes les personnes
LA BELLE ET LA BÊTE : peut-on aimer une version de La Belle et la Bête pour les Nuls ?
PROJET ANDROMAQUE : la pièce où l’on sépare les Hommes des enfants
LES MUTANTS : une compagnie qui grandit au rythme du Québec qu’elle chérit
FAIRE DES ENFANTS : j’étais là le jour où quelque chose de grand s’est produit
LE PILLOWMAN : quand trop de talent devient insupportable

Autres archives  du blogue:
3 textes sur le cinéma, 2 sur la télévision, 2 sur la musique, 2 sur la danse, 1 sur la lecture

vendredi 11 février 2011

Quand l’histoire d’amour du voisin rend le spectacle encore plus sublime...


Vendredi soir, j’ai fait mon entrée à la 5e Salle de la Place-des-Arts pour assister au spectacle Grâce à Dieu, Ton Corps, de la compagnie de danse Pigeons International, accompagné par un ami charmant qui ne se doutait pas que sa présence allait carrément rehausser le côté sublime de l’œuvre.

Voyez-vous, cet ami, il vient de tomber en amour. Une heure à peine avant de voir David Rancourt, Natalie Zoey Gauld, Érika Morin, Paul-Antoine Taillefer et Benjamin Kamino faire leur entrée sur scène, j’ai eu droit aux détails de son histoire à lui, à leurs balbutiements, à son sourire ému, à un corps ébranlé de réaliser comme il fait bon d’être aimé. Avant même que la danse ne prenne son envol, j’étais directement branché à la source de ce qui allait défiler sous mes yeux : soit un peu de splendeur.

Grâce à Dieu, ton Corps, c’est une fenêtre qui s’ouvre sur une rencontre entre un Homme et une Femme : la séduction, les premiers ébats, la complicité naissante, la vie qui finit par prendre le dessus. Jusque-là, c’est du joli. Un peu plus tard, alors que la Femme dort étendue devant nous, une marionnette-pantin « personnifiant » l’Homme s’approche de la danseuse. La magie s’installe. Chaque minuscule mouvement du pantin provoque des émotions qui ne cessent de grandir. On  devient les témoins de quelques rares moments d'intimité : comme cette fois où la Femme s'endort devant l'Homme-pantin qui la regarde, la contemple, la caresse, et l'embrasse, quelque part entre 1 heure et 4 heures du matin. Jamais je n’aurais cru être touché ainsi par un simple petit bout de bois. Il faut dire que les marionnettistes – plus particulièrement l’homme marionnettiste – sont complètement au service de l’émotion et que leur concentration transporte le regard des spectateurs sur le pantin et la danseuse, mais jamais sur eux.

Soudain, le vent tourne. L’homme semble attaqué par de vieux démons. Il se referme, se retire. Elle tente de l’apaiser, de le conforter, mais rien n’y fait. Rien, sauf un troisième élément. Une autre partenaire avec qui la danse est plus simple, plus fluide, plus naturelle. La Femme les voit ainsi danser, déchirée entre la joie de le voir s’ouvrir à nouveau et la difficulté d’accepter de le voir s’épanouir avec une autre. Jusqu’où acceptera-t-elle de souffrir ? Quelles seront ses limites ? Acceptera-t-elle de revenir ? A-t-il envie qu’elle revienne ? Sont-ils aussi bons l’un pour l’autre qu’ils l’étaient au début ?
La chorégraphie et la trame scénaristique de Grâce à Dieu, ton Corps, ne sont pas aussi puissantes que peuvent l’être celles des œuvres de Dave St-Pierre ou de Mélanie Demers. Il y a beaucoup de beau, un grand talent pour ne pas tout montrer, une fluidité entre les différents tableaux, un habile mélange de douceur, d’intimité, et de rage. Il y a aussi une danseuse (la Femme) qui sur-joue en de rares occasions - malgré une fragilité qui est si souvent belle à voir - un danseur (l’Homme) au visage tellement fermé qu’il en vient à couper certaines des émotions qu’il pourrait transmettre au public, et surtout, 15 ou 20 minutes de trop au spectacle. Un peu comme des amoureux qui se font du mal en continuant une histoire trop longtemps au lieu d'y mettre fin...

Peu importe, les lumières s’éteignent. Je rentre chez moi en écoutant les ballades au piano de Cœur de Pirate, la chanson Mary Jane d’Alanis Morissette, et l’atmosphère musicale d’Alexandre Désilets. Je suis habité. Quelque chose s'est installé en moi. À moins que ce ne soit sur moi. À moins que ce ne soit ce petit pantin qui ne me lâche pas et qui me laisse une image de tendresse dont je ne voudrai plus jamais me départir.

Samuel Larochelle, dit le Sage Gamin

Danse --> JUNKYARD/PARADIS : Un coup de poing en pleine gueule, suivi d'une caresse

mercredi 9 février 2011

FUNKYTOWN : de fascinantes lumières disco qui finissent par brûler…


Les premières notes de musique disco résonnaient au cinéma du Quartier Latin depuis seulement 15 secondes, que déjà, je savais que j'allais aimer Funkytown. Quelque 135 minutes plus tard, force est d’admettre que malgré certaines imperfections évidentes, le dernier film québécois sorti sur nos écrans est un film popcorn dont je me suis régalé.

Construit autour de sept personnages auxquels le scénariste Steve Galluccio a donné vie en s’inspirant de personnalités bien connues de l’époque ou en faisant écho aux beaux et belles des années 70, Funkytown ratisse large. Patrick Huard, juste et touchant, tient le rôle d'un animateur qui a tout pour lui, mais qui a suffisamment de talent pour tout perdre. Paul Doucet nous jette par terre en interprétant un animateur homosexuel, roi du « in » et du « out », avec un sens du naturel exceptionnel. Sarah Mutch joue la poupoune de service ô combien opportuniste, mais un tant soit peu lucide. Justin Chatwin se glisse dans la peau d'un jeune danseur aux prises avec un penchant pour la gent masculine bien difficile à concilier avec une fiancée et des envies de famille traditionnelle. Geneviève Brouillette joue la star à gogo déchue qui tente de recycler son style et sa vie. Interprétant de son côté un producteur véreux, Raymond Bouchard agit également à titre de papa castrant d'un propriétaire de club, joué par François Létourneau.

Outre Létourneau qui joue du Létourneau EXACTEMENT comme il le faisait dans les Invincibles, Prozac, Québec Montréal et Tout sur moi, les acteurs de Funkytown sont tous captivants. 

Portrait social léger et rythmé
En entrevues de promotion, plusieurs artisans de Funkytown ont raconté que le film était un portrait social d’une tranche de notre histoire, exposant la montée et la déchéance du disco, mélangées aux changements politiques et sociaux du Québec. Pourtant, une fois plongé dans l’histoire, on réalise bien vite que ce n’est pas tant la montée du PQ ou la défense de la langue française qui sont en vedettes, mais bien la musique, les drames humains, et l’état d’esprit global qui régnait sur la ville de Montréal, lorsque celle-ci tentait de rivaliser avec New York pour devenir la capitale internationale du disco.

Pour le jeune homme né dans les années 80 que je suis, l’ère du disco ne représente rien d’autre que des chansons entendues par-ci, par-là, des images de mes parents habillés de vêtements trop moulants que je préfère ne pas entretenir, et un phénomène que je n’ai jamais pu connaître de l’intérieur. Je ne suis donc pas de ceux qui ont regardé Funkytown en y allant d’élans de nostalgie souriants et émus.
N’empêche, grâce à un travail de reconstitution historique incroyablement bien réussi, autant dans les décors, dans les costumes, dans les coiffures que dans les maquillages, je n’ai pas pu m’empêcher de m’endormir en rêvant que je vivais moi-même dans l’univers disco de la métropole. 

Naturellement, Funkytown est loin d’être parfait. Trop long, bourré de raccourcis scénaristiques qui nous donnent l’impression qu’on a tenté d’étoffer des personnages secondaires pour en faire des personnages principaux, et qu’on a voulu donner beaucoup trop d’importance à certains autres dont on aurait carrément pu se passer, Funkytown d’en demeure pas moins un film très divertissant qui nous offre un mini cours d’histoire en accéléré sans jamais nous ennuyer.

Samuel Larochelle, dit le Sage Gamin



lundi 7 février 2011

À 11 ans seulement, j’étais déjà un parfait imposteur de la musique


Combien sommes-nous à avoir été impliqués dans une harmonie ou dans un groupe de concentration musique au secondaire ? Plusieurs, vous me direz. Cependant, je suis convaincu d’être celui qui a commencé sa vie musicale pour les pires raisons du monde. Analyse de l’imposture musicale d’un petit garçon de 11 ans.

Avant de faire mon entrée dans le groupe de concentration musique et dans l’Harmonie Harricana de la Polyvalente La Forêt d’Amos (avouez qu’avec un nom pareil, impossible de ne pas croire que je viens de LOIN), mon rapport avec la musique est particulier. À 5 ans, je goûte à mes premières expériences marquantes en chantant les succès de Marjo, Marie Carmen, France Gall, Kathleen et Martine St-Clair. Même en essayant d’enfouir ces souvenirs dans les vidanges de ma mémoire, je me souviens encore des jours où j’ouvrais la fenêtre de ma chambre en y installant mon radiocassette afin que les voisins « puissent en profiter eux aussi ».

Le petit gars qui chantait plus fort que tout le monde, c’était moi !
De la 1re à la 3e année du primaire, je participe comme tous les autres enfants aux spectacles de Noël en chantant Vive le Vent et Le Petit Reine au Nez Rouge. Serez-vous surpris d’apprendre qu’on entendait ma voix de falsetto particulièrement fort dans tous les spectacles ? Arrive ensuite le jour où on apprend à jouer de la flûte à bec soprano. Entre la 3e et la 4e année, les plus doués sont choisis pour apprendre à jouer de la flûte alto. Je suis de ceux-là. Jusque-là, rien n’annonce les 20 heures que je vais consacrer à la musique chaque semaine pour des raisons un brin douteuses.

Dans la plupart des groupes de concentration musique à travers le Québec, les élèves doivent être particulièrement studieux. Étant donné que nous manquons un cours de français, d’anglais, de mathématiques et de sciences physiques à chaque cycle de 9 jours, nous sommes obligés d’apprendre vite et bien.

C’est à ce moment-là que commence l’imposture…
Alors que je termine ma sixième année, j’apprends que le groupe de musique à la polyvalente est composé uniquement de tronches, et j’en suis toute une. Je suis ce qu’on appelle une « bolle », un premier de classe, le petit maudit fatigant qui performe dans toutes les matières, qui met son petit nom dans les livres de records de certains professeurs, et qui se fait pointer du doigt pour ses succès.

À peu près au même moment, on m’explique aussi que les élèves de première secondaire suivent des cours d’arts plastiques, en plus d’apprendre à jouer de la guitare en musique. Je suis nul pour mourir en dessin et – Dieu seul sait pourquoi – j’ai une aversion évidente à l’idée d’apprendre la guitare. C’est ainsi que 1+1+1 = j’en ai marre d’être la seule tronche de mon clan, je suis prêt à tout pour ne pas apprendre la guitare, et je veux profiter de l’absence des court d’arts plastiques au cursus de concentration musique. Entre vous et moi, la musique classique, les instruments à vent, les percussions et les métronomes, je n’en ai rien à cirer…
Ma vie vient de changer pour les mauvaises raisons
Première secondaire, je suis accepté parmi les quelque 30 élèves de concentration musique de la Polyvalente La Forêt. Un esprit de groupe se crée rapidement, certains enseignants nous adorent, d’autres nous redoutent. Nous nous connaissons très bien, nous nous suivons dans tous les cours, nous avons beaucoup de têtes fortes, et nous performons partout. Mais on jase, Dieu qu’on jase…

Un instrument de gars ou un instrument de fille ?
Dès nos premiers jours en musique, l’exploration des différents instruments débute. Que puis-je choisir ? Je suis un jeune de 12 ans écrasé par le poids des préjugés et j’ai l’impression que la flûte traversière et la clarinette sont des instruments de filles que je n'ai pas le droit d'envisager. Je marche à bonne distance de la guitare basse. Je n’ai jamais eu suffisamment de coordination pour jouer de la batterie ou des percussions. Je me ridiculise en essayant tous les cuivres (trompette, trombone, baryton, cor, tuba). Ne me restent plus que deux choix : le hautbois et le basson. Le premier est « réservé » par une fille qui sait en jouer depuis deux ans. Le deuxième n'est rien de moins que le petit frère pauvre de l’harmonie : personne ou presque n’est capable d’en jouer et personne n’en veut. Je tente ma chance ET JE RÉUSSIS À PRODUIRE UN SON. Joie ! Je deviens alors l’un des rares bassonistes de l'histoire de l’Harmonie Harricana. 

Quelques jours me suffisent pour réaliser que le basson est l’un des instruments les plus difficiles à maîtriser du monde (avec le cor anglais) : l’équivalent d’une « longue clarinette » installée sur ma cuisse droite, le basson est un instrument à vent fait en bois, doté d’un son nasillard détesté par 95% de mes collègues de classe et d’un registre allant du très grave au très aigu. Pour arriver à créer un son, je dois souffler dans une anche double, soit deux petits bouts de bois très minces collés ensemble, sur lesquels mes lèvres doivent pincer selon la résistance demandée par le registre. Puisque les feuilles de doigtés du basson n’existent pratiquement pas à mon école secondaire, je décide de les créer sur le tas avec l’aide d’un professeur privé.

20 heures de musique par semaine
En plus de mes cours réguliers, de mes huit cours de musique (10 heures par semaine), de 5 pratiques sur les heures du diner (5 heures par semaine), de mes répétitions à la maison (3-4 heures par semaine), je choisis d’ajouter un cours privé à mon horaire. À 12 ans seulement, je consacre 20 heures par semaine à la discipline musicale. Un investissement de temps et d’énergie qui me permet rapidement de participer à de charmants concerts de Noël, au Grand Rassemblement des Harmonies de l’Abitibi-Témiscamingue qui réunie sur scène près de 400 musiciens interprétant les mêmes morceaux avec une puissance effarante, en plus de prendre part à quelques compétitions provinciales mémorables.

Au mois de mai de chaque année, l’Harmonie Harricana participe au Festival des Harmonies de Sherbrooke, événement incontournable pour tous les jeunes musiciens qui se respectent. Autobus voyageur, cinq jours sans les parents, des bonbons à profusion pour survivre aux 10 heures d’autobus entre Amos et Sherbrooke. Le bonheur.
La première année, en plus de participer à la compétition d’harmonies et de lecture à vue (on vous met une pièce sous les yeux seulement 20 minutes avant de vous demander de la jouer en groupe devant les juges), j’ai la bonne idée de tenter ma chance en solo. Vendredi matin, 9 heures, je suis un des premiers solistes amossois à jouer, les autres musiciens n’ont pas encore commencé à courir à droite et à gauche sur l’énorme campus de l’Université de Sherbrooke. Tout le monde est là. Environ 100 personnes que je connais me regardent et m’écoutent, moi, le petit gars de 12 ans qui n’a jamais rien fait de pareil. Je m’apprête à jouer une pièce beaucoup trop difficile pour moi, j’angoisse et je transpire comme un perdu, je me plante avec grand talent, j’obtiens la 4e place au Québec (sur 6…), et mes parents néophytes en musique tentent de me consoler en affirmant qu’ils ont trouvé ça beau, sans se douter que mon besoin de performer venait de prendre son envol pour le restant de ma vie.

C’est tout ou rien
En deuxième secondaire, autre voyage à Sherbrooke, de superbes performances en harmonie, une autre quatrième place en solo (moins brise-cœur celle-là). En troisième secondaire, c'est la totale : je pousse mon envie de performer jusqu’à préparer une pièce qu’un de mes collègues trombonistes, clairement identifié comme un musicien prodige, avait interprétée l’année précédente en gagnant le titre provincial. Lorsque mon tour arrive, je ne me plante pas, mais je ne réussis jamais à m’approprier une pièce qui n’a jamais été faite pour moi. Autre quatrième place.

La même année, l’harmonie des secondaires 3-4-5 prépare trois pièces pour le concours, dont une avec un solo de basson, une rareté suprême pour l’instrument d’accompagnement qui est le mien. Nous préparons les trois pièces depuis janvier, et je suis incapable de réussir le fameux solo. Le mois de mai m’angoisse. L’heure fatidique approche.

Moins d’une minute avant de commencer la fameuse pièce, une amie qui joue de la clarinette basse me suggère de prendre le relais si je ne me sens pas assez solide. « Pas question ». Je me lance, les secondes filent, les notes s’enchaînent. Je réussis le solo à la perfection pour la première fois de ma vie le jour de la compétition. Wahou !

Cette année-là, je suis allé au bout de mon aventure musicale. Je réalise que je fais de la musique pour prouver à tout le monde que je suis capable de grandes choses, au lieu d'en faire pour m’amuser. Je décide alors de tout arrêter.

Mon dernier concert en public
Troisième semaine de mai, un certain samedi soir, les compétitions provinciales sont derrière moi, je me prépare à jouer en public pour la dernière fois lors du spectacle de fin d’année de mon école privée. Ce soir-là, je choisis de me faire plaisir (il était temps !). Je m’approprie la pièce, je prends mon temps, j’oublie volontairement quelques passages pour laisser la place au piano, et j’apprends à ressentir ce que je joue.

À la fin du spectacle, mon professeur vient me voir en coulisse et me dit que je n’ai jamais aussi bien joué, une amie m’avoue avoir apprécié le son nasillard du basson pour la première fois, et les dirigeants de l’école m’offrent une bourse de centaines de dollars qui pourra payer mes cours de l’an prochain. En fin de compte, je donne la bourse au tromboniste prodige qui suivait des cours avec le même prof que moi…

Plus d’une dizaine d’années plus tard, je peux affirmer sans me tromper que ces trois années de musique m’ont donné une oreille musicale merveilleuse pour apprendre les langues, une discipline implacable, la capacité d’assister à un concert classique en aimant ça, le droit de relever toutes les fausses notes des musiciens et des chanteurs, et le privilège d’avoir joué des chansons populaires comme Stayin’ Alive en version harmonique !

Samuel Larochelle, dit le Sage Gamin

vendredi 4 février 2011

TOM À LA FERME : le mensonge gai se conjugue à tous les temps et à toutes les personnes


Vendredi soir, je retourne au théâtre après une semaine passée sans avoir vu de spectacle. Le Théâtre d’Aujourd’hui m’ouvre ses portes pour la première fois de l’année. J’avais hâte. Grâce à des pièces comme La Liste et l’adaptation musicale des Belles-Sœurs, la saison dernière, Aujourd’hui s’est forgé une place dans mon cœur aux côtés des incontournables du théâtre montréalais.

J’arrive quelques minutes avant le début de la pièce. Il y a Tom qui m’attend. Tom est un jeune homme, début vingtaine, filiforme, cheveux blonds, des traits délicats. Tom est un deuil. Tom est perdu. Tom cherche ses mots pour exprimer les émotions qui se bousculent. Tom doit aller à la ferme de son amour perdu, à la source d’un mensonge qu'il ne connaissait pas, dans une famille qui protége un être que nul ne pouvait présenter en disant « je le connais pour vrai ». Quand Tom fait ses premiers pas dans la maison de cet amour, il chancelle.

Autour de lui, des armoires en mélamine, un mur, une table et des chaises en bois, version époque révolue d’un lointain coin perdu. Un décor qui ancre instantanément l’homme que je suis dans l’histoire que tout le monde se raconte. Au début, Tom débite tout un tas de phrases, de mots et de synonymes. Tom me fait aussitôt penser au personnage d’Isabelle, "l'attardée" des Muses Orphelines, imaginées par le même raconteur d’histoires que celle de ce soir, Michel-Marc Bouchard. Isabelle voulait faire éclater la vérité grâce aux mensonges et elle se passionnait pour les mots. Pareil pour Tom. La dernière œuvre de Bouchard me fait également penser à une autre de ses plus marquantes, Les Feluettes, de par cette idée voulant que les mensonges sauvent la vie.

Une fois les comparaisons laissées derrière, j'essaie de capter ce qui se passe devant. D’abord, il y a Alexandre Landry, le jeune filiforme aux cheveux dorés qui interprète Tom. Au début de la pièce, Landry ne me semble pas convaincant du tout. Vivant les souffrances d’un deuil qu’il n’accepte pas en faisant des rencontres qu’il ne comprend pas, son Tom a raison d’être troublé, perdu et déconnecté. Pourtant, quand vient le temps pour son interprète de chercher ses mots et de se perdre dans sa tête, c’est la vérité toute nue d’Alexandre Landry que j'ai vue naître, pas celle de Tom à la ferme.

Quelques minutes plus tard, le vent tourne. Lise Roy et Eric Bruneau font leur entrée en nous donnant l'impression qu'ils sont terriblement ancrés dans leur corps et dans l’histoire. Les choses commencent à sentir meilleur tout d’un coup. Talentueux dans les séries télé telles que Toute la Vérité et Musée Éden, Eric Bruneau voit sa force brute se révéler complètement au théâtre. Électrisant de folie et de vulnérabilité il y a quelques années dans Equus, présentée chez Jean Duceppe, Bruneau donne cette fois dans la virilité, le machisme, la menace, et l’ambiguïté. Jouant avec grande justesse le rôle du grand frère qui est prêt à toutes les tortures pour éviter à sa mère d’apprendre que son autre fils était gai, l’acteur est tout simplement fascinant à voir aller.

À peu près au milieu de la pièce, l'actrice Évelyne Brochu fait une entrée éclatante. Si Lise Roy et Éric Bruneau n’étaient pas aussi bons, et si Alexandre Landry n’avait pas lui aussi réussi à nous faire croire à son Tom craintif et insolent, la belle blonde aurait littéralement volé la vedette. Tout au long de sa présence sur scène, son sens du timing est habilement mis au service d’une série de répliques en franglais qui ont fait mouche à toutes les fois.

C’est d’ailleurs à ce moment qu’on en vient à se questionner sur l’écriture de Michel-Marc Bouchard. Alors que certains passages sont si vrais, si touchants, si durs, si percutants et si habilement amenés, comment se fait-il que d'autres aient l’air à ce point incohérents ?

Comment expliquer cette attirante ambigüité entre Tom et le frère du défunt, autrement qu’en prétextant la ressemblance frappante entre les deux frères ?  Comment Tom en vient-il à désirer rester à la ferme du mensonge et de la torture en souhaitant soudainement « sauver » le sort de son bourreau et de cette belle-mère qui vit dans une autre réalité ? Comment se fait-il que cette même belle-mère réagisse avec un tel détachement en apprenant la fâcheuse situation dans laquelle est plongé Tom, alors que la présence de celui-ci est supposément responsable du sourire qu’elle avait perdu depuis longtemps ?

Malgré la quantité d’images et d’émotions qui m’ont touché tout au long de la pièce, c’est seulement à la toute fin que le déclic s’est produit. Lors des applaudissements, une première larme est tombée. En rentrant en métro, un besoin irrépressible d’écouter de la musique qui remue s'est imposé pour faire sortir un trop-plein d'émotion. En marchant dans les rues jusqu’à la maison, des dizaines de larmes ont suivi. Un peu comme si la graine d’émotion que Michel-Marc Bouchard avait semée n’était pas arrivée à maturité pendant la pièce, mais juste après.
En sortant du Théâtre d’Aujourd’hui, j'étais tenaillé par le sentiment d’avoir assisté à une bonne pièce qu'il me fallait voir, mais surtout à une bonne pièce qui avait tout pour être grande.

Samuel Larochelle, dit le Sage Gamin

Mise en scène : Claude Poissant